Devoir de mémoire, devoir de reconstruction

Habituellement, je quitte la maison aux aurores, Strasbourg endormie sans pouvoir dire au revoir à la famille. Là, mon train était à 9h59.

Habituellement, après les deux ou trois vols, j’ai encore 2 à 5 heures de route en voiture sur des chemins qui ne portent pas de nom. Là, à Kherson, l’hôtel était à 14 minutes de l’aéroport.

Habituellement, quand on parle de rescapés, on pense à ceux qui ont survécus aux camps de concentrations. Là, j’ai rencontré deux femmes juives rescapées des fusillades et des fosses communes.

Habituellement, quand on nous parle d’une synagogue, le témoin désigne un terrain vague où jadis était érigé un bâtiment digne d’une synagogue. Là, on a trouvé deux synagogues, certes vides et dévastés, mais les murs et la structure étaient encore debout.

Habituellement, l’équipe de Yahad-In Unum trouve des témoins qui nous parlent de leur mémoire de la guerre mais sans devoir. Là, les deux pasteurs qui nous ont accompagnés nous parlaient du devoir de mémoire.

Ephraïm, le pasteur qui se réclame d’une ascendance juive, considère que l’Ukraine ne pourra faire face à ses défis, retrouver une croissance et une place dans le concert des nations sans avoir fait son inventaire. Reconnaître sa responsabilité à l’égard des juifs est essentiel afin qu’elle puisse avancer et grandir.

En fin de journée, alors qu’il nous invitait à dîner – m’invitant à manger des concombres entiers pour respecter mes règles de Casherout – il initia une discussion à laquelle je ne m’attendais pas.

Pendant la journée il avait évoqué sa volonté de restaurer une synagogue et en faire un lieu de culte. Mais la chose ne m’avait pas l’air suffisamment sérieuse pour lui dire qu’une synagogue ne peut être transformée en  église. A présent, il me demandait si je connaissais un rabbin local vers lequel il pourrait faire les démarches pour son projet de transformation de la synagogue. J’ai certainement mis fin à ses espoirs en lui faisant part de l’impossibilité du projet.

C’est là qu’il me questionna sur une dimension plus sensible :

  • Mendel, que ressentez-vous quand vous voyez une synagogue dans cet état ?
  • Je ressens plus la dévastation des hommes que celle des murs. Vous êtes choqué quand vous voyez une synagogue vide, mais que pensez-vous des colonies juives vidées de leurs âmes ?

 

Je sais que ma réponse est un peu brutale. Premièrement, il n’a jamais dit qu’il était insensible à la mort des hommes, bien au contraire, et je suis certain que sa question était de bonne foi. Pour lui les âmes ne peuvent pas revenir, en revanche, on peut redonner une vie aux murs.

  • Je comprends, mais restaurer une synagogue c’est un devoir pour nous, les gens doivent savoir qu’il y avait des juifs et une synagogue ici. C’est important pour nous, c’est important pour nos enfants et c’est important pour notre pays.
  • Ce que vous dites me touche beaucoup, je pense comme vous qu’il est important pour la jeune génération de savoir comment c’était avant et de s’approprier ce passé. Mais je pense que ce devoir de reconstruction, on doit le faire là où se trouvent aujourd’hui la communauté juive et c’est ce que nous faisons. Je vais parler au rabbin de la région de votre projet et j’espère qu’il pourra vous aider.

 

Dans ma tête ça se bouscule, il me parle de devoir de mémoire et moi je parle de devoir de reconstruction. Parlons-nous de la même chose ? D’une complémentarité ? Chacun avec son devoir ? Et quel serait le rôle de chacun ?

Eux s’occupent du devoir de mémoire en éduquant les générations futures et s’assurent que le never again ne soit pas un slogan mais une réalité,  et nous prenons en charge le devoir de reconstruction. Après tout, notre capacité à nous reconstruire, cette force de résilience, nous l’avons en nous génétiquement au moins par la force des choses et le désastre de l’histoire humaine.

Nous avons certainement un devoir croisé qui nous engage à échanger nos devoirs, à les partager, voire à les synchroniser. Sans trancher, une certitude demeure, celle de travailler ensemble et d’échanger sur notre responsabilité vis-à-vis d’un avenir en paix.

Mon esprit me renvoie à une discussion que j’ai eue avec l’épouse  d’un ami qui  me demandait si, lors de mes voyages, je profitais d’être à proximité des lieux de fusillades pour dire un Kadich (prière pour l’élévation de l’âme) ou un Psaume ?

  • Non, je ne dis rien, je n’ai rien à dire. Comment vais-je moi venir parler ou dire quelque chose pour ces gens ?
  • Mais Mendel tu es rabbin, tu sais bien que le Kadich c’est important. Pourquoi ce silence ?
  • Ce n’est pas un silence c’est une dignité. Tu vois, pour moi, c’est une histoire qui n’a aucune place dans un esprit logique, si la folie des hommes est totalement responsable je pense que les victimes sont des Kedochim, des saints. En face d’eux je n’ai rien à dire. Si Dieu a laissé faire, ce n’est parce qu’Il était absent, mais bien parce qu’Il était présent. Mais comment faire comprendre cela ?
  • Oui je vois !

 

C’est tout ce que tu peux dire ? Alors je prends les devants et je poursuis ma réflexion à haute voix.

  • Dans le Temple il y avait le Saint des Saint, les fils d’Aharon s’y sont approchés le jour de son inauguration et ils sont morts. Suite à cela l’instruction était sans équivoque « n’y rentrez qu’une seule fois par an », le jour de Kipour. Mais est-ce que tu t’es demandé comment se faisait l’entretien de ce lieu, s’il était interdit d’y pénétrer ? Comment enlever la poussière ? Figure-toi qu’il y avait des hommes d’entretien qui pouvaient y entrer autant que nécessaire. Seule la fonction technique était autorisée. En revanche y pénétrer pour des raisons spirituelles n’était possible qu’une fois par an.

 

Je venais de mettre des mots sur une attitude parfois incomprise dans l’exercice de ma mission dans cette organisation, Yahad-In Unum, m’occupant de la dimension technique et Hala’hique (loi juive) de la mission et laissant celle du spirituelle au grand Prêtre dans le Saint des Saint.

Une façon de considérer les victimes comme des âmes inatteignables par la simple prière d’un homme.

En écoutant le témoignage d’une femme juive rescapée, j’ai entendu dans sa voix lente et douloureuse le récit d’une femme ukrainienne qui ne manqua pas de courage : à l’arrivée des Allemands dans son village, elle cacha un bébé dans le seau d’un puits, le fit descendre dans l’obscurité du puits, puis le ferma à clé. Quand les Allemands arrivèrent, elle prétexta avoir perdu la clé pour ne pas avoir à ouvrir le puits.

J’ai alors compris que même dans le plus profond des ténèbres, l’âme peut toujours faire jaillir la lumière. Il suffit d’y croire et d’en avoir le courage !

Décidément ce voyage m’en aura appris plus que ce que j’aurais pu imaginer.

Attachments

Related Post