Lundi 12 juin région de Varsovie 10h15

 

Ils attendaient ce témoin depuis le début du voyage, un témoin oculaire aussi précis vis-à-vis de la fusillade des juifs, c’est assez rare.

Ça justifie bien une heure de route.

Comme d’habitude j’attends avec une partie de l’équipe pendant que Michal et Renata vont s’assurer que le témoin est disponible. Il nous avait donné rendez-vous donc on ne devait pas s’attendre à une surprise.

De la fourgonnette j’observe l’épouse du témoin qui parle avec un visage fermé. Que dit-elle à son mari ? Ça discute, Michal essaye de calmer la situation. Après un petit quart d’heure de discussion ils reviennent avec les chaises pliantes dans la main.

– « Il ne veut plus parler ! C’est vraiment dommage. C’était certainement le meilleur témoin du voyage, c’est vraiment dommage. » S’exclama Michal avec une once de déception dans la voix.

Que s’est-il passé ? Une amnésie nocturne ? La peur de parler ? La volonté d’oublier ? Peut-être une complicité ?

Imaginez un village vidé de la moitié de ses habitants, la disparition de la vie du village s’accompagne d’une question technique qu’on ne peut éviter, qu’a-t-on fait des biens et possessions des juifs ? On parle souvent de leurs habits et bijoux vendus sur la place publique, mais qu’en est-il des maisons ? Des animaux ? Des magasins ?

Cette réalité n’est pas isolée, elle est constante dans l’énorme majorité des villages, villes et pays après le passage de l’horreur de l’extermination, aussi bien en Ukraine qu’en Pologne, en Biélorussie ou en Lituanie etc.

Le silence des uns est-il le refus de se confronter à un passé honteux ?

Impossible d’y répondre. Impossible de ne pas y penser.

En partageant mes pensées hypothétiques avec Michal, notre chef d’équipe, il réfuta d’un revers de main cette hypothèse :

– « Mendel, ce n’est pas possible, dans ce village il n’y a pas eu de juifs avant la guerre. »

Comment ai-je pu choisir la pire des hypothèses pour expliquer un banal épisode de vie, celui de ne plus être en état de témoigner devant une équipe d’inconnus et une caméra à un âge bien avancé ?

Lundi 12 juin 15h35 village de Dabrowa Kozlowska

 

Mariusz Derlita construisait les chemins de fer dans le camp de travail du village de Dabrowa Kozlowska. Il n’avait seulement quinze ans, mais il était déjà assez fort pour que les Allemands ne le fusillent pas trop tôt. Natalia P. – notre témoin – qui avait dix ans en 1943 était déjà courageuse. Elle emballait de la nourriture puis la cachait dans les gerbes, juste à côté de la zone de construction du chemin de fer, dans l’espoir que les prisonniers puissent s’alimenter correctement.

Un jour le père de Natalia s’approcha discrètement de Mariusz.

– « Les Allemands ne vont pas tarder à liquider le camp de travail. Ta vie est en péril. Je t’attends cette nuit à la maison, enfuis toi, je vais te cacher. »

Personne ne connait son vrai prénom, Moshé ? Ou un autre prénom d’une consonance semblable ?

Mariusz se fit raser le crâne pour ressembler un peu plus au frère de Natalia qui venait de quitter la maison, il portait ses vêtements aussi et s’adressant au père de famille il disait « Tato », il ne fallait pas éveiller les soupçons.

Vers la fin de la guerre Mariusz décida de chercher un autre membre de sa famille qui aurait réussi à s’échapper. Quelques mois après il revint dans le village pour annoncer à sa famille d’adoption qu’il avait retrouvé sa tante et qu’il souhaitait la rejoindre.

Après une pluie de remerciements pour lui avoir sauvé la vie, sa silhouette se fonda dans le paysage en route vers une nouvelle vie.

L’affirmation du Talmud « celui qui sauve une vie est équivalent au sauvetage d’un monde » n’est pas une légende ou une affirmation, c’est aussi parfois une réalité au cœur même de l’horreur.

Mardi 13 juin 2017 ville de Jedlinsk

 

– « Bonjour monsieur, vous cherchez des informations sur les juifs ? »

– « Tout à fait. » Répondit Michal à l’inconnu qui passait en vélo alors que nous étions justement en train de remonter dans la fourgonnette après une interview.

– « Ça tombe bien, j’ai retrouvé un livre en hébreu datant d’avant-guerre, est-ce que je peux vous le donner ? Vous en ferez certainement un meilleur usage que moi. »

Après avoir fait monter le vélo dans la fourgonnette, l’homme prit place à côté du chauffeur pour lui indiquer sa maison.

On s’arrêta devant un terrain vaste, la maison se trouvait au bout du terrain.

– « Ici c’était l’ancien cimetière juif, j’habite au bout. Attendez-moi un instant, j’arrive. »

Alors qu’il traversait le cimetière en direction de sa maison, j’observais l’emplacement de ce lieu d’enterrement. Le terrain était propre et entretenu, la barrière qui l’entourait était récente. En revanche, pas de Matzevot (pierres tombales), aucune trace d’un cimetière, ce dernier a dû être saccagé pendant la guerre. Cela dit, le gardien avait sans doute un grand respect pour ce lieu.

– « Le voilà le livre, il n’est pas en très bon état, mais ça doit avoir une valeur historique pour les juifs, » déclara l’inconnu à Michal en tendant le livre emballé dans un sac de supermarché.

– « Merci beaucoup, est-ce qu’on peut faire quelque chose pour vous remercier ? »

– « Surtout pas. Mon grand-père habitait la maison en bordure du cimetière juif, il avait beaucoup d’amis juifs, il passait du temps avec eux et malgré les préjugés et les stéréotypes que certains pouvaient avoir durant cette période, mon grand-père m’a appris à aimer et à estimer les juifs et leur religion. Aujourd’hui je suis heureux de vous voir et de pouvoir vous offrir ce livre qui a de l’importance pour vous. »

Ne comprenant pas le polonais j’attendais la fin de la discussion pour demander à Michal ce que l’homme disait. Michal me tendait le sac avec le livre. C’était un volume de l’Exode celui qui raconte la souffrance de la servitude des enfants d’Israël en Egypte et sa libération.

J’avais l’impression que ce volume entre les mains résumait parfaitement la complexité de mes expériences.

Parce que chacun est libre de choisir la voie de l’ouverture à l’autre et de la tolérance, n’est-ce pas cela la définition de la libération ?

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