D’une beauté tragique

 

Dorochivtsi, le Dniestr nous offre un paysage grandiose. La brume vient de se dissiper et nous permet d’admirer la beauté de la nature. Les bords du Dniestr sont pris dans les glaces, le sol est encore enneigé. Les berges se relèvent rapidement pour venir surplomber le fleuve et nous offre un somptueux paysage qui nous laisse rêveur, pensif. Pourtant, la contemplation laisse vite place à l’effroi. Plaisir coupable lorsque nous nous sentons admiratif devant un paysage si tragique et resté si longtemps muet. Alors que le temps, à l’image de l’eau qui s’écoule devant nous, indubitablement, et joue contre nous, contre le souvenir détenu par ceux qui ont vu, et qui n’ont souvent jamais eu l’occasion d’en parler. Ici, en ce lieu sauvage d’une grande pureté, l’histoire a frappé de façon invisible mais indélébile.

Jusqu’aux derniers souffles.

 

Le témoin est là, devant nous, sur les berges. Il nous surplombe et est assis sur un banc, devant une table. Son regard d’un bleu glacial scrute l’horizon, sa canne elle, pointe ces collines blanches qui dominent le fleuve et l’eau ; cette eau où il a vu alors qu’il n’avait que dix ans des atrocités dont les plaies sont toujours brûlantes. Malgré son grand âge, l’homme est impressionnant, imposant, intimidant ; et lorsqu’il commence son récit, sa voix et ses mains se mettent à trembler, ses yeux s’embrument. L’émotion le gagne, nous gagne, nous spectateurs attentifs et effrayés parce ce que nous venons d’entendre. L’atmosphère est lourde, pesante. Le récit, le paysage, le silence, le vent et ces cygnes blancs dont l’éclat nous rappelle ces corps innocents, de tout âge, qui périrent en ce lieux, ici même, devant nous, dans le Dniestr. Le paysage revêt, au jour du récit, sa vraie nature, une beauté tragique. Il nous semble à tous que c’est cet enfant de dix ans qui nous parle, éternel enfant dans le souvenir, alors même que sa propre enfance a été brisée en cet été 1942. Malgré leurs histoires, à eux, ceux qui ont vu, toujours la même envie de faire savoir, de partager leurs vécus. Ils souhaitent que l’on se souviennent d’eux, mais avant tout que l’horreur commise ici ne se répète pas. Ces témoins sont des livres ouverts, à travers eux, on perçoit toutes les grandes crises du XXème siècle et l’absurdité des régimes totalitaires. Pour cette raison, jusqu’à leurs derniers souffles, ils porteront en eux cette histoire qu’ils ne demandent qu’à partager.

 

Ecrit par Maël et Robin, étudiants de l’Institut National Universitaire Champollion.

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